Un paradoxe troublant se joue dans les eaux côtières du monde : pendant que certains gouvernements proclament leur engagement envers la conservation marine, leurs propres politiques de subventionnement alimentent secrètement la surpêche, le braconnage et la criminalité environnementale. Le Costa Rica, longtemps présenté comme modèle écologique de l’Amérique latine, incarne particulièrement bien cette contradiction flagrante.
Le scandale des carburants subventionnés : un cas d’école
En avril 2022, un navire de pêche battant pavillon costaricain, le Dorka II, a été intercepté par les autorités maritimes près de l’Isla San José, une réserve marine où prospèrent raies manta, dauphins à gros nez et une biodiversité exceptionnelle. À bord : 62 kilogrammes de vivaneaux capturés illégalement. Le détail révoltant ? Ce bateau avait reçu 87 667 litres de carburant subventionné par le ministère de la Pêche costaricain au cours des six années précédentes.
Ces quarante livraisons de carburant exonéré d’impôts ont permis au propriétaire d’économiser plus de 62 300 dollars. L’État costaricien finançait ainsi ses propres crimes environnementaux, selon les registres officiels. Une situation qui aurait pu passer inaperçue sans les investigations menées par les médias locaux.
Un problème systémique qui s’étend à la criminalité
Le Dorka II n’était qu’une goutte d’eau dans un océan de dysfonctionnement. Sur la dernière décennie, 108 navires bénéficiant des exonérations fiscales ont été arrêtés en flagrant délit de pêche illégale dans les aires marines protégées (AMP) du Costa Rica.
Au-delà de la simple surpêche, les activités illégales incluent :
- Le finning (découpe des ailerons de requins avec abandon de l’animal en agonie)
- Le braconnage d’espèces protégées
- La pêche dans des zones d’exclusion officiellement interdites
- Le blanchiment d’argent lié au trafic de drogue (51 navires subventionnés avaient des liens documentés)
Ce programme de subventions au carburant représente un investissement annuel dépassant 15 millions de dollars de fonds publics costaricains. Ironie du sort : cet argent destiné théoriquement à soutenir l’industrie légitime finance en réalité la destruction des écosystèmes marins que le Costa Rica prétend protéger internationalement.
Une mécanique mondiale contre les océans
Le Costa Rica n’est malheureusement pas une exception. À l’échelle mondiale, les gouvernements investissent 35 milliards de dollars annuels dans la subvention directe ou indirecte de la pêche commerciale. Selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), 63% de ces subventions – soit environ 22 milliards de dollars – sont clairement nuisibles à la santé des écosystèmes marins.
Comment fonctionnent ces mécanismes pervers ? En réduisant artificiellement le coût du carburant, des navires et du matériel, ces aides distordent complètement l’économie de la pêche. Comme l’explique Damián Martínez-Fernandez, directeur de conservation à la Fédération costaricienne de pêche, « les subventions au carburant éliminaient les limites économiques naturelles qui régulent normalement l’effort de pêche. Un carburant moins cher permet maintenir un niveau élevé d’activité malgré la baisse des ressources disponibles ».
Concrètement, un navire qui devrait techniquement réduire ses sorties en mer faute de rentabilité continue d’opérer massivement parce que le gouvernement subventionne son carburant. Les stocks de poisson s’épuisent plus vite, tandis que les bénéfices se concentrent entre quelques mains.
Vers un changement de paradigme ?
Les données cartographiques des zones de pêche illégale mondiale révèlent une réalité troublante : les eaux côtières protégées reçoivent le plus d’activités illégales précisément là où les gouvernements maintiennent les subventions les plus généreuses. Les technologies de suivi par satellite commencent à exposer ce qui était resté longtemps invisible.
Le paradoxe du Costa Rica résume un enjeu planétaire majeur : tant que les architectes des politiques publiques considéreront le soutien à la pêche comme une question économique plutôt qu’écologique, l’argent public continuera de financer la destruction des ressources marines communes. Réorienter ces 35 milliards de dollars mondiaux vers la transition écologique de l’industrie représenterait une opportunité sans précédent pour restaurer les océans tout en maintenant l’emploi.
La question n’est plus tant si un changement est possible, mais quand les gouvernements auront le courage politique de l’entreprendre.